Comment les défunts s'expriment (et pourquoi jamais en phrases)
On imagine une voix, des mots enchaînés, une conversation. Ce n'est jamais comme ça que ça se présente. Voilà ce que je reçois réellement, séance après séance.
La première chose que je dis à quelqu'un qui vient pour un proche disparu, c'est qu'il ne faut pas attendre une phrase. Ce n'est pas ainsi que ça arrive. Ce qui remonte, ce sont des mots isolés, parfois un seul, et c'est déjà beaucoup.
Je crois que ça tient à la nature même de ce qui reste. Une personne qui n'est plus là ne dispose plus d'une bouche, d'un souffle, d'une grammaire. Ce qui subsiste, c'est une intention — dense, compacte, qui cherche à passer par le plus court chemin. Un mot est ce plus court chemin.
C'est pour cette raison que le mot qui vient déçoit parfois. On espérait un pardon, on reçoit « porte ». On attendait un nom, on reçoit « suffit ». Ma part du travail commence exactement là : replacer ce mot dans votre situation, avec ce que vous m'avez confié, et regarder ce qu'il éclaire. Un mot seul ne veut rien dire. Un mot posé sur une vie en dit énormément.
Il m'arrive de recevoir un mot qui ne correspond à rien de ce que la personne m'a raconté. Je le donne quand même. Neuf fois sur dix, on me rappelle plus tard pour me dire à quoi il renvoyait — quelque chose que la personne avait oublié de mentionner, ou qu'elle ne voulait pas mentionner.
Grinta